De Cape Town aux Antilles : le récit d’une traversée et d’une boucle bouclée

Mouillés à l’anse Couleuvre, en Martinique

Voilà bientôt trois semaines que nous sommes arrivés aux Antilles, et il nous en a fallu, des jours, pour nous remettre de cette avant-dernière traversée. En moins d’un an, nous avons avalé près de 20 000 milles nautiques. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça commence à tirer.

Un nouveau départ depuis Cape Town

Après deux mois passés en Afrique du Sud, nous avons pris le large début février avec, à nos côtés, une nouvelle équipière : Aude. Suissesse, 28 ans, institutrice, elle n’avait jamais navigué, mais en rêvait depuis longtemps. Profitant d’un congé sabbatique, elle entame avec nous son périple autour du monde. Elle a embarqué avec son vélo, avec l’ambition de rejoindre l’Amérique centrale, puis de traverser le Costa Rica avant de gagner le Canada, Saint-Pierre-et-Miquelon, et enfin de rentrer en Suisse… en cargo à voile.
Nous sommes ravis qu’elle ait rejoint notre bord. Sa « coolitude », sa fraîcheur et sa curiosité apportent un nouvel équilibre à notre vie sur Zaï Zaï.

Avant de partir, nous avons profité de Cape Town pour explorer une ville qui nous a semblé bien différente du reste de l’Afrique du Sud que nous avions découvert jusqu’alors. Les filles ont visité deux fois l’aquarium « Two Ocean », elles passent un temps fou à regarder encore et encore tous les animaux marins, pingouins – requins – tortues – poissons clowns – méduses, hypnotisées par les forêts de kelps en mouvement dans les bassins.

Nous sommes aussi allés à Simon’s Town en train, nous baignant tour à tour côté Atlantique et côté False bay – où la température de l’eau n’a rien à voir, mais où la beauté des paysages et, encore une fois, les forêts de kelps, nous ont laissés sans voix.

Les premiers défis en mer

Les premières heures de navigation se sont plutôt bien passées, avec un chant de baleine en sortant de Cape Town et un temps clément pour se remettre dans le bain. Mais très vite, une houle de côté désagréable s’est invitée. Aude, malmenée par le mal de mer, a dû s’adapter. Nous l’avons assistée pour qu’elle ne se décourage pas : l’expérience nous a appris que, dans ces cas-là, on doit aider à lâcher prise, Aude doit se reposer et manger en petite quantité toute la journée, tout en laissant son corps (et sa tête) s’approprier cette nouveauté.

Peu à peu, elle a retrouvé ses esprits (qui, malgré les nausées, n’étaient jamais bien loin). Elle a repris ses quarts de nuit, partagé les repas, les jeux de société et même l’école !! (avec des conseils bienvenus). Encore une fois, notre équipière partage notre goût pour le *bien manger à bord* : alors, on se fait plaisir avec les recettes.

Et puis, il y a les jeux. Skyjo, surtout. Quelques parties de Catan aussi, même si on aurait bien envie de réécrire les règles de ce jeu beaucoup trop capitaliste !

Sainte-Hélène : une escale sous le charme

Dès notre arrivée, nous sommes tombés sous le charme de cette magnifique île aux couleurs enchanteresses, isolée et mystérieuse. Au début, impossible de débarquer : la houle était trop forte pour que notre dinghy approche le quai. Nous avons attendu le lendemain pour arpenter les rues.

Les habitant·es, très sympathiques, nous ont donné toutes les infos utiles : les bons plans des visites, les fruits et légumes locaux. Nous sommes arrivés pendant la Chandeleur et avons participé à un événement du village, où une grande partie de la population était réunie. Une course… tout en faisant sauter des pancakes ! Fallait y penser.
Évidemment, dès que nous l’avons aperçu, nous sommes allés à la piscine municipale (parce qu’on aime bien les piscines municipales, même quand la mer est à 100 mètres) et en avons profité pour en apprendre davantage sur Napoléon. Ironie de l’histoire : ce n’est pas à Sainte-Hélène que sa vie fut la plus passionnante, mais cette escale nous a permis de mieux cerner ce personnage paradoxal, à la fois bâtisseur mégalomane et tyran misogyne. En tout cas, nos filles ont pu se faire leur petite idée (évidemment impartiale ;-)) grâce aux visites, et savent désormais dans quelles conditions ce cher monsieur a vécu ses derniers jours…

Les épaves à Sainte-Hélène sont assez intrigantes ! Elles sont à 5 à 10 mètres de profondeur ; ce jour-là, nous avons eu une super visi !

Et puis, il y a eu la rencontre avec le requin-baleine. La première fois, c’était une vraie surprise. Nous nagions avec Aude à l’avant du bateau, la nuit tombait et nous décidions de rentrer se doucher à l’arrière quand, en plongeant la tête sous l’eau, j’ai aperçu le gigantesque animal à un mètre de nous. Un requin-baleine ! Dans l’euphorie, j’ai (un peu) crié pour prévenir les autres. Gwéno et les filles ont accouru dans la jupe et ont pu voir l’énorme poisson de 5 à 7 mètres juste à l’arrière de l’échelle, ce qui a franchement effrayé Cléo (elle imaginait que ce requin pouvait avaler d’une bouchée sa petite maman). Le requin a frôlé notre échelle, qui s’est pliée en deux sous le choc de sa queue.

Le lendemain, pas farouche, il est revenu nous voir et est resté plus d’une demi-heure à tourner sous le bateau, à quelques mètres de profondeur. On a eu le temps de mettre nos palmes et notre masque pour aller le voir d’un peu plus près, et nous avons pu nager à ses côtés, émerveillés. Même Cléo a fini par y aller ! Une expérience extraordinaire, dont on ne se remet pas.

Nous avons aussi croisé une famille franco-espagnole avec deux enfants du même âge que les nôtres. Le courant est passé immédiatement. Nous avons partagé quelques-unes de nos balades et notamment, monter les 700 marches de l’escalier principal de la ville (plusieurs fois !), jouer sur le quai, nous baigner, bref… Des moments de complicité inattendue qui constituent une part importante du voyage. Et, comme toujours, les séparations pèsent un peu.

Fernando de Noronha : un petit paradis préservé (mais pas donné !)

La route vers Fernando de Noronha a été douce. Au début en tout cas. Et puis très vite, le pot-au-noir nous a mis quelques bâtons dans les voiles ! Des grains et un vent changeant (surtout la nuit) pendant plusieurs jours, bien fatiguant sur la fin ! Il nous en faut plus pour nous mettre à plat : on a trouvé le temps pour nous entraîner au sextant, cuisiner, pêcher, préparer du poisson pané, jouer… et même fêter les anniversaires de Chakalou et Tigrou !

L’arrivée a été magique : des dauphins sont venus nous accueillir. Chaque matin, ils revenaient nous rendre visite. Impossible de nager avec eux – c’est interdit pour protéger l’écosystème –, mais leur présence était un cadeau quotidien.

J’en profite pour partager ici une petite vidéo sur nos longues escapades autour des épaves de Fernando et Ste Hélène !

Fernando de Noronha est un endroit sublime, où le tourisme est présent mais relativement respectueux. Pas de grosses infrastructures, des « pousadas » intégrées au paysage. Pourtant, on sent que ce n’est pas le brésilien « moyen » qui vient ici : c’est une élite privilégiée. Et puis, pour mouiller, les coûts sont élevés. Nous avons profité de demi-journées de surf et sommes restés le temps nécessaire pour que je termine mes tâches administratives avant de repartir vers notre dernière étape : les Caraïbes.

La Barbade : entre beauté et désillusions

La dernière traversée ne fut pas la plus simple mais pas la plus terrible non plus. Avec du recul, je dirais que ça allait. Au fond, j’ai un peu oublié donc j’en conclue que ce n’était pas si mal ! Coté nav’ en tout cas. Coté équipage, notre Aude n’a plus de nausées, elle est totalement amarinée, victoire ! Elle a complètement pris ses habitudes à bord, cuisine au four solaire, partage beaucoup de chouettes moments avec nos filles, on fait famille tous les 5 depuis plusieurs semaines, on sent que le moment de se quitter va être difficile.

 

 Je vous présente Bernard. Bernard, on l’a rencontré à la laverie, en s’enfonçant en plein coeur de Bridgetown, à la Barbade. On avait une machine à faire, 30 min chrono, et en fait, on est restés toute la matinée. Et puis on s’est mis à échanger sur la Barbade, son mode de vie, et plus globalement, la vie ici. Il nous a donné un point de vue éclairé.
Bernard

Je la fais courte.(Sources : WikipédiaLes mutations récentes d’une île sucrière)

La Barbade a été peuplée dès le IVe siècle par des Amérindiens Arawaks (venus d’Amérique du Sud), puis par les Caraïbes vers le XIIIe siècle. Les Portugais l’ont “découverte” (dans le sens, par eux pour eux-mêmes) au XVIe siècle et l’ont nommée mais ne s’y sont pas installés. En revanche, les Anglais ont colonisé l’île en 1627, en faisant une colonie sucrière basée sur l’esclavage massif d’Africains déportés. Et les premiers peuples amérindiens (Arawaks puis Caraïbes) aurait été progressivement exclus, voire décimés, plutôt qu’intégrés au système économique colonial.

Dès les années 1640, la Barbade est devenue un centre économique et politique majeur dans les Caraïbes, avec une société dominée par une élite blanche de planteurs, tandis que la population noire esclavagisée représentait la grande majorité. L’île est donc restée sous domination britannique jusqu’à son indépendance en 1966, puis est devenue une république en 2021, souhaitant rompre symboliquement avec son passé colonial.

Sauf que. L’’île reste marquée par des inégalités structurelles : une minorité a longtemps détenu le pouvoir économique, tandis que la majorité noire, héritière des esclaves, a été exclue des ressources et des décisions.

Aujourd’hui, le tourisme représente 40 % du PIB, mais il est largement contrôlé par des investisseurs étrangers (hôtels de luxe, croisières etc). Les revenus générés profitent surtout à ces acteurs, tandis que les emplois locaux sont souvent précaires et mal payés. Les politiques publiques (allègements fiscaux pour les hôtels, infrastructures touristiques) favorisent l’attractivité pour les touristes aisés… mais peu de richesses redescendent vers la population. 80 % de taxes, supermarchés ultra chers, niveau de vie hyper élevé : sympa le ruissellement !

Et BINGO, ce modèle perpétue les déséquilibres du passé : le tourisme de masse, dominé par l’extérieur, ne permet pas une redistribution équitable.

Alors pourquoi je parle de cela ?
Parce qu’au fil de nos pérégrinations, on a vu que ce schéma se répétait partout : Caraïbes, Pacifique, océan Indien… Des inégalités inimaginables, souvent cachées derrière des paysages de carte postale. Voyager dans ces endroits, c’est se confronter à cette réalité. Et ça me parait essentiel d’en parler même si je trouve que ce n’est pas si simple, puisque nous faisons partie du problème. Quand on échange avec les locaux, on questionne les histoires qu’on nous a raconté, on s’ouvre à ce qui nous entoure, les certitudes tombent et certaines croyances sont ébranlées, cela crée de nouveaux liens et élargit notre empathie !
Ce voyage a fait naitre beaucoup de questions, et notamment : « Le voyage ne serait-il pas lui-même un acte néo-colonial?! » Alors, pour y répondre, on se lance sur de nouvelles lectures (essais, études, romans), des écoutes de podcasts et des documentaires, des échanges et débats avec nos filles, les équipier·es et copine·ains, bref, cela mérite du temps, des recherches, des expertises. Sans ascenseur émotionnel ou promesses en l’air, j’ai profondément envie de partager tout ce travail en cours (aujourd’hui, à l’état de carnets de notes remplis) qui nourrit depuis quelques années notre voyage. À notre retour, j’espère pouvoir le faire.

L’arrivée en Martinique : la boucle est bouclée

Nous avons laissé Aude à la Barbade. Elle avait un avion pour le Panama (elle cherchait à faire ce dernier tronçon en bateau, mais malgré les annonces postées, elle n’a pas trouvé d’embarcation). Sans surprises, nous étions émus. Elle venait de faire 5 500 milles avec nous, deux mois de vie ensemble. Ce n’est pas rien. On avait trouvé un équilibre tous les cinq, bref, on avait tous un peu la larme à l’œil quand on s’est quittés. Pour les filles, ce n’était pas évident : leur rythme était à nouveau bousculé, il allait falloir s’adapter… encore.

On a repris notre route, direction la Martinique. Et bien sûr, quand on a débarqué pour le café-croissant-pain au chocolat à la boulangerie de Sainte-Anne, les émotions étaient à leur comble. Cet endroit, nous le connaissons bien :
– Un premier voyage en 2018-2019, pour le congé parental de notre fille Cléo, à quatre sur un bateau prêté par des amis d’amis ;
– L’achat de Zaï Zaï en 2020 ;
– Une étape en 2021 lors de notre première boucle atlantique ;
– Sans oublier un dernier passage en 2022 avant de rejoindre le Mexique et enchaîner sur le tour du monde !

Le retour : entre excitation et appréhension

Il y a un an, nos amies Adrienne et Faïmano nous invitaient à manger du crabe de cocotier sur leur plage à Maupiha’a. À quelques jours de reprendre la mer, nous tentons de faire taire cette petite voix qui siffle : « Ah Ah Ah, le retour va être long les petits potes !« . Ramener notre bateau de l’autre bout du monde en si peu de temps, c’est un défi vertigineux (même si dans le fond c’est plutôt lui qui nous ramène). L’excitation est là, mais la peur aussi. Allons-nous tenir ? Suspens…

Ce matin, pendant ma session d’apnée, j’ai repensé au chemin parcouru. Cette avant-dernière traversée ressemble étrangement à un exercice de profondeur en apnée :
Avant de chuter dans les profondeurs, il faut lâcher prise, se détendre, scanner les tensions, les affronter, les abandonner. Faire le vide dans sa tête, « être bien malgré tout » (même quand tout peut sembler aller mal). Chacun trouve son rythme, son style : en immersion libre, à la nage ou à la palme. La pré-compensation, c’est la clé : apprendre à ne plus intellectualiser les gestes, jusqu’à ce que – enfin –  tout devienne naturel. Et puis, il y a le moment où tu ouvres les yeux au stoppeur : ça passe crême, tu te sens bien, tu as même envie de faire un agachon avant de remonter. La remontée, c’est l’ultime étape : il faut doser, contenir l’excitation, se dire qu’il reste de l’air, que tout va bien – « j’ai le temps, je suis bien, ça va aller » –  réduire le rythme pour se laisser remonter à la surface, sans forcer.

Aujourd’hui, nous en sommes là : dernière étape, petite pause au fond, à l’agachon. Nous allons commencer la remontée. Nous avons fait le plus dur – du moins, c’est la sensation que nous avons. Bon, le risque de syncope est plus fréquent dans les derniers mètres, quand la pression se relâche sans crier gare, il faut rester vigilant.

Si nous avons travaillé dur pour relever ce défi en famille, ne nous mentons pas : nous mesurons nos privilèges ! Et puis, naviguer aux côtés de Gwéno est un atout énorme… tout comme, pour lui, naviguer avec moi, hein ! On n’aurait pas fait ce tour sans nos filles, elles nous donnent la patate, sont une énorme source d’inspiration et de remise en question. Et puis, il y a tou·tes les autres : les équipier·es, les autres bateaux, les locales·aux, les ami·es, la famille, avec qui nous échangeons et qui sont un support quotidien, que ce soit à bord de Zaï Zaï ou à des milliers de kilomètres de là.

C’est peut-être aussi pour cette raison-là que nous sommes heureux de partager ici cette tranche de vie. Au fond, ce voyage à la voile, ces rencontres, ces défis sportifs nous dépassent et nous relient aux autres.

Alors voilà merci pour cela 😉
🙏

Prochaine épisode : début mai en Guadeloupe où on embarque 3 nouvelles équipieres pour une transatlantique nord, avec un arrêt aux Acores !

A bientôt,

Anne-Laure, Gwéno, Julie et Cléo

Et enfin, dernière petite vidéo que nous partageons avec vous, sur l’AIDA KIDS, des entrainements en apnée pour nos enfants, pour leur apprendre (en s’amusant) à comprendre les enjeux de l’apnée, pratiquer en sécurité, prendre du plaisir. Ici, l’encadrement a été fait en Martinique par nos amis Bastien et Marine qu’on remercie d’ailleurs !

Nos précédentes aventures