Sommes-nous libres dans nos prises de décisions ? – Instant philo sur Zaï Zaï

A défaut de faire le récit de notre « transat retour », je partage ici un texte écrit pendant la transat ; il s’agit d’une réflexion, sur le thème de la prise de décisions. Parce qu’en ce moment, nous sommes en plein dedans. ;-).

Lundi 23 mai 2022, quelque part entre Horta et Lorient,

SOMMES-NOUS LIBRES DANS NOS PRISES DE DECISIONS ?

Ce qui nous connaissent savent que la prise de décision n’est pas toujours aisée pour les Gahinet. Faire des choix impose de renoncer à un champ des possibles, à un tout. Choisir, c’est manifester sa volonté mais c’est aussi se contraindre, se limiter.

Le philosophe Vladimir Jankélévitch écrit, dans Les Vertus et l’Amour : « Les décisions courageuses se prennent toujours plus ou moins dans la nuit d’un aveuglement momentané et pour ainsi dire ; en fermant les yeux, même délibérées, elles sont toujours à la dernière minute, l’aspect d’une option aventureuse et d’un pari à pile ou face. »

Selon lui, nos décisions seraient imprévisibles. Cela signifie-t-il pour autant qu’elles ne sont pas parfaitement libres ?

Choisir une date pour quitter les Açores n’a pas été aisé. Nous avons été tiraillés : Attendre les bateaux copains à Horta, choisir la bonne météo pour traverser, prendre en compte les besoins de notre équipière, retrouver rapidement familles et amis en Bretagne, etc. Chaque cause extérieure amène son lot de conséquences et d’émotions. Ces émotions diffèrent d’un sujet à l’autre, et voilà que la décision doit être prise d’un commun accord.

Il nous aura donc fallu 2 jours pour prioriser les options et choisir celle qui nous paraissait être la meilleure à ce moment-là.

Une fois partis sur le deuxième tronçon de l’atlantique, heureux de ce choix malgré les renoncements qu’il implique, j’observe Gwénolé.

Excité par l’idée que la décision prise fut la plus optimale, il est motivé par un nouvel enjeu ; s’assurer que Zaï Zaï avance parfaitement sur le fameux routage qui nous a conduit à renoncer à l’option d’attendre les copains au bar d’Horta. En bref, il cherche à naviguer rapidement, être rapide, pour ne rien regretter.

Je le regarde avec amusement. Il est collé à son programme de routage et doit faire des choix presque toutes les heures. Empanner, lofer, abattre, changer de voile, naviguer nord, naviguer sud. Il y a ce que l’outil dit : l’évolution du vent et des vagues pour les heures à venir. Il y a ce que son expérience et ses sensations expriment. Sans oublier les conditions véritables sur le terrain, ni même les contraintes du bord. Gwéno assimile le tout et prend de petites décisions, qui, misent bout à bout, doivent permettre un routage parfait, voire idéal, puisque rectifié et optimisé en permanence.

Alors, à force de l’observer faire, je le choisis comme sujet.

Gwénolé est-il toujours libre dans ses choix lorsqu’il skippe le bateau ?

Quand Gwénolé prend des décisions en ce qui concerne la navigation, il manifeste sa volonté et ses désirs. On peut se demander si ses désirs ou les contraintes extérieures pré-orientent ses choix. Par essence, la question posée revient à se demander si Gwénolé est libre lorsqu’il agit ? C’est l’interprétation de la liberté qui est en cause.

  1. Si le libre-arbitre existe, Gwénolé serait en maitrise de ses choix.

Gwénolé serait apte à faire des choix libres puisque sa connaissance lui permettrait d’arbitrer ses décisions, sans que de causes extérieures viennent les influencer.

Du latin liberum arbitrum, « jugement de l’arbitre » ou « pouvoir de choisir », le libre arbitre serait la capacité de se déterminer par soi-même, spontanément et volontairement. C’est à dire, la capacité de choisir entre deux ou plusieurs comportements, sans incliner à priori d’un coté ou de l’autre.

Descartes affirme que « l’être humain est la seule créature à posséder un libre arbitre, c’est-à-dire une indétermination de sa volonté, qui peut lui permettre d’effectuer des choix qui ne soient pas déterminés par des affects, donc des désirs. »

Selon le penseur, l’Homme possède un libre-arbitre, sa volonté n’est pas prédéterminée de nature, ce qui lui permet de prendre des décisions qui ne seraient pas affectés par ses émotions ou ses désirs. En d’autres termes, à la différence de l’animal qui agit par pulsion et selon une mécanique des désirs instinctifs, on peut supposer que l’être humain raisonne, se basant sur des expériences vécues et une connaissance acquise.

En ce qui concerne notre sujet, Gwénolé – qui est ingénieur naval, scientifique et coureur au large – on peut supposer qu’il a acquis, depuis quelques années déjà, une expertise, indéniable je ne peux le dire objectivement ;-), mais au moins des connaissances dans son domaine. Météo, logiciels de routage, navigation au large sur tous les océans, etc. Il nous parait donc capable de prendre des décisions raisonnées ; ses compétences lui assureraient un diagnostic éclairé lorsqu’il s’agit de changer de voiles, de choisir un cap, de ralentir, d’accélérer, etc. Il est en contrôle de ses actions, il en est responsable moralement.

Cela étant, Gwénolé a-t-il pleinement conscience que la fatigue, ses émotions, sa construction mentale, ses désirs ou encore les injonctions de son milieu influencent ses choix ?

  1. Si le libre-arbitre n’existe pas, les choix de Gwénolé seraient  pilotés par des causes extérieures.

Spinoza, de son coté, affirme que le libre arbitre n’est qu’une illusion : « Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit, et qu’ils ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir, parce qu’ils les ignorent. »

En d’autres termes, si Gwénolé examinait plus en détails, il prendrait conscience que ses choix, qu’il croit piloter de manière libre, sont en fait largement déterminés par tout un tas de causes et origines : ses jeunes filles à bord qu’il cherche à passionner et non à dégouter, sa femme qui est en train de vriller à faire de la philo, la peur de tomber dans la molle, l’excitation d’arriver avant un TS5 (ndlr : catamaran à dérive très rapide), les injonctions du milieu de la course au large et j’en passe.

Est-il pour autant condamné à n’agir qu’en raison d’origines qui lui échappent ?

L’exemple de Spinoza est intéressant puisqu’il affirme dans l’Éthique que, selon lui, la liberté existe mais qu’il convient de la redéfinir. L’être humain serait libre dans ses choix s’il agit selon sa propre nature, son « essence singulière », et non pas seulement sous l’influence de causes qui lui sont extérieures.

L’essence, c’est la nature d’une chose, c’est être, exister. En philosophie, ce qu’est un être, c’est ce qui en constitue la nature première, indépendamment de ce qui lui arrive dans son existence.

En supposant que la propre nature de Gwénolé, c’est d’aller vite, ou plutôt de faire avancer le bateau en harmonie avec les éléments, ses agissements sont donc, quelques soient les causes extérieures, orientées en fonction du bien-être du bateau. Par essence, et quelques soient les contraintes morales, Gwénolé cherche à faire naviguer notre bateau dans les meilleures conditions possibles, en concordance avec la nature.

Les choix de Gwéno peuvent être influencés, en partie en tout cas, par son capital familial, culturel et sportif, ce qui l’a construit. Si l’inné et l’acquis viennent s’imbriquer comme un tout, il ferait des choix qui lui sont propres mais ses stéréotypes viendraient parfois altérer son raisonnement. En revanche, à force de prendre conscience de ses émotions, ses désirs et de se dégager petit à petit des contraintes morales, Gwenolé aurait le sentiment de faire des choix raisonnés et libres.

Quand bien même, maitriser ses désirs ou ses émotions n’est peut-être pas le seul moyen de bien les vivre. Ne faut-il pas s’affranchir des injonctions pour se sentir parfaitement libre ?

  1. Si les contraintes extérieures existent et influencent ses choix, Gwenolé peut-il se sentir libre malgré tout ?

Et si l’idée de liberté était le fait d’être moteur, en pleine connaissance des contraintes extérieures, faisant en sorte que nos désirs soient le plus en adéquation avec la situation à laquelle nous sommes confrontés à un moment donné ?

Faut-il se libérer de toutes contraintes morales pour se sentir libre dans nos agissements ? Le fait d’avoir la sensation, le sentiment d’être libre, est-ce suffisant ?

Me vient l’exemple de Simone de Beauvoir qui en 1958 rédige ses mémoires, Mémoire d’une jeune fille rangée, dans lesquels, elle relate les années de son enfance. Elle vient d’une famille bourgeoise et conservatrice : à l’époque, elle est sage et discrète, elle tend à faire ce qui est attendu d’elle. Elle censure ses désirs, ose peu de choses, ne revendique rien. Les années passent et elle ne peut bientôt plus se soumettre aux ordonnances inspirées par son milieu familial ou son entourage. Elle se détache peu à peu, s’émancipe en devenant financièrement indépendante, développant ses propres convictions politiques et sociales, grâce notamment à la lecture et à la philosophie. Ainsi, elle construit sa véritable identité et sa liberté. Ce n’est qu’en passant son agrégation de philosophie qu’elle se met en marche vers la fin d’un processus de libération. Simone de Beauvoir reprend son destin en main et se sent libre.

Naviguer en famille et à bord de Zaï Zaï, Gwénolé a la sensation de faire encore ses gammes. Il apprend : de lui, du bateau, la navigation au large en famille. Il décrypte le milieu dans lequel il évolue. Il déchiffre les performances du bateau. Gwénolé est en marche vers l’indépendance, qui peut être assimilée à une forme de liberté. En réalisant son processus d’apprentissage, en conscientisant cette forme d’autonomie d’action, il tend vers une nouvelle façon de naviguer qu’il s’approprie un peu plus tous les jours. Il se sent libre, malgré les contraintes.

Par exemple, quand il décide d’abattre, il renonce à une route plus rapide, tout en sachant pourquoi il s’écarte d’une option pour une autre. Il abandonne l’idée d’aller vite au profit de la sécurité du bateau et ambiance sereine à bord : ses filles sont en confiance, et l’on va tous pouvoir manger tranquillement des crêpes au gouter.

Petit à petit, il se détache des injonctions de la course au large, qui jusqu’alors le poussent à faire avancer le bateau à 100 % de sa polaire. Ce n’est pas avoir aucune contrainte, mais c’est essayer de les estimer au maximum pour mieux les gérer.

Si nous avons tous un idéal de la liberté, quelque chose d’inatteignable – la réussite, le pouvoir, la propriété, la vitesse, etc – régit par nos représentations sociétales et dénuée de toutes contraintes, nous pouvons nous méprendre sur son sens profond. Par exemple, Nelson Mandela, en sortant de prison affirme qu’il se sentait plus libre à l’intérieur de la prison qu’à l’extérieur.

Se sentir libre, c’est peut-être d’abord réaliser que quelques-uns de nos choix n’étaient jusque-là, pas pleinement les nôtres.

Faire des choix libres, c’est aussi valoriser les expériences de joie qu’ils procurent. Pour Simone de Beauvoir, être libre, c’est écrire. Pour d’autres, c’est le théâtre, l’art, le sport, l’aventure, la philosophie. Pour Gwénolé, c’est – entre autres choses – naviguer, être au large et partager sa passion. Il se sent comme un pianiste qui règle ses voiles et fait avancer le bateau quelque part ; il cale le bateau aux rythmes des dépressions, il joue avec la nature et les éléments, il cherche l’harmonie parfaite. Il en est absorbé et cela lui procure un sentiment de plénitude intense.

Ma conclusion

Dans L’Éthique, Spinoza explicite combien l’être humain reste une énigme pour lui-même. Il propose alors un chemin de connaissance de ses émotions pour qu’il gagne en lucidité, en liberté et en joie. Ainsi le philosophe nous invite subtilement à creuser en nous pour acquérir une connaissance sur ce qui est bon et mauvais pour nous, ce qui convient ou ne convient pas à notre nature, ce qui nous révèle ou nous diminue, ce qui nous apporte joie ou tristesse.

La quête, probablement d’une vie, qui mène à la liberté, la sagesse et au bonheur parfait.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. »

Extrait de L’Homme et la mer, Charles Baudelaire.

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